La dette cachée du Sénégal : un défaut de transparence, pas une évaporation des fonds (Par Dr Chérif Salif Sy)

La dette cachée du Sénégal : un défaut de transparence, pas une évaporation des fonds (Par Dr Chérif Salif Sy)

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La dette publique sénégalaise se situe à 132 % du produit intérieur brut à la fin de 2024 dans le périmètre le plus large retenu par le Fonds monétaire international, celui qui consolide l’administration centrale, le secteur parapublic et les arriérés intérieurs. Ce chiffre, confirmé par le communiqué du Fonds du 6 novembre 2025, ne mesure pas un trou financier comparable à celui d’un détournement : il mesure l’écart entre ce qui avait été déclaré et ce qui était réellement engagé. La distinction commande toute la suite, car elle sépare une faute de gouvernance budgétaire d’une fuite de capitaux que les chiffres ne corroborent pas.

Ce que recouvre exactement la « dette cachée »

Le terme circule dans un flou qui nourrit des montants apparemment contradictoires, de sept à treize milliards de dollars. L’écart ne traduit pas une incertitude sur la réalité, il traduit des périmètres différents. La Cour des comptes, dans son rapport définitif de février 2025, a révisé l’encours de la dette publique à 99,67 % du PIB fin 2023, soit 18 559 milliards de francs CFA, contre 74 % officiellement affichés sous la présidence de Macky Sall. L’écart de quelque vingt-cinq points de PIB correspond à la « dette cachée » au sens strict, environ sept milliards de dollars accumulés de 2019 à 2024. Le chef de mission du Fonds, Edward Gemayel, a qualifié cette ampleur d’inédite sur le continent. Les estimations supérieures, jusqu’à onze ou treize milliards, intègrent les passifs des entreprises publiques, les garanties non comptabilisées et des révisions ultérieures, donc un périmètre consolidé plus vaste.

La révision du ratio s’est faite par paliers, chacun reflétant une source et une date. Le passage de 74,4 % à 99,7 % fin 2023 vient de la Cour des comptes. L’audit de réconciliation du cabinet Forvis Mazars a porté le ratio de l’administration centrale à 111 % fin 2023 puis 118,8 % fin 2024. Le chiffre de 132 % fin 2024, lui, n’est atteint que dans le périmètre consolidé du Fonds incluant le parapublic et les arriérés. Un lecteur pressé conclura à une cacophonie statistique ; un lecteur averti y lira trois mesures distinctes d’un même objet, chacune cohérente avec sa définition.

Huit façons de cacher une dette, et celles qui concernent le Sénégal

Le mot « cachée » fait peser sur le débat un soupçon de fraude qui ne correspond pas toujours à la réalité. Cacher une dette peut recouvrir des situations très différentes, que distinguent quatre critères : l’intention de celui qui omet, la visibilité comptable de l’engagement, sa temporalité et sa légalité. Une dette dissimulée suppose une volonté délibérée de tromper, par des montages destinés à échapper à la détection. Une dette mal déclarée va plus loin encore : les chiffres publiés sont sciemment faux ou sous-estimés, comme dans le cas grec avant 2009. Une dette non déclarée relève d’une omission, qui peut être volontaire ou non, dans la communication de l’information. Une dette opaque, elle, n’implique aucune fraude : elle tient à la complexité des structures et à la difficulté d’accéder aux données.

D’autres catégories ne renvoient pas à une faute mais à une mécanique comptable. La dette hors-bilan désigne des engagements bien réels qui n’apparaissent pas dans le bilan officiel : garanties d’État, partenariats public-privé, dettes des entreprises publiques. La dette contingente est une dette seulement potentielle, qui ne se matérialise qu’en cas d’événement déclencheur, par exemple une garantie publique appelée si une banque d’État fait défaut. La dette implicite, enfin, regroupe des obligations futures non provisionnées, comme les retraites ou les engagements sociaux, qui pèsent sur les finances sans figurer dans la dette publique du moment. Une même défaillance peut ainsi rester parfaitement légale tout en étant opaque, ou au contraire constituer une manipulation pure et simple.

Situer le Sénégal sur cette grille éclaire la nature de sa crise. L’essentiel des passifs révélés relève du hors-bilan, dettes d’entreprises publiques et garanties non consolidées, et du non-déclaré, décaissements de prêts réels non transmis aux institutions financières. Une part touche au mal-déclaré, dans la mesure où le déficit budgétaire affiché était inférieur au déficit réel, ce que le Fonds a qualifié de « misreporting ». Ce que les chiffres ne montrent pas, en revanche, c’est la dette dissimulée au sens du détournement vers des comptes offshore : les fonds ont financé des routes et des centrales, non des patrimoines privés. La gravité du cas tient à son ampleur et à la rupture de confiance qu’il provoque, non à une criminalité financière que rien n’établit à ce jour.

Une dette logée dans des actifs visibles

L’originalité du cas sénégalais tient à ce que les fonds n’ont pas disparu. Les prêts non déclarés ont financé des infrastructures qui existent et fonctionnent : l’autoroute Ila-Touba inaugurée en 2018, le réseau électrique de Dakar, le matériel de transport urbain, des projets adossés au Plan Sénégal Émergent. Le défaut n’est pas dans la destination des sommes mais dans leur enregistrement. Des prêts ont été contractés directement par des ministères, des agences ou des entreprises publiques, parfois avec garantie implicite de l’État, sans inscription complète dans la dette centrale ni transmission systématique aux institutions de Bretton Woods. Le mécanisme a permis d’afficher un déficit budgétaire maîtrisé pendant plusieurs exercices, alors que le déficit réel de 2023 dépassait largement le chiffre publié.

Le secteur parapublic occupe le cœur du dispositif. Le Sénégal compte parmi les rares pays à consolider, désormais, la dette de ses entreprises publiques dans la dette publique, ce qui explique mécaniquement la part élevée du ratio consolidé. Les passifs de ces entités, contractés hors budget central, ont longtemps servi de véhicule pour financer l’investissement sans alourdir le déficit apparent. Le secteur de l’énergie, les agences d’infrastructure et les opérateurs de transport concentrent l’essentiel de ces engagements.

La géographie des créanciers

L’écart sur la dette extérieure publique et garantie atteint 5,5 milliards de dollars en 2023 selon la Banque mondiale, la dette réelle s’établissant autour de 22,5 milliards contre 17 déclarés. La composante bilatérale, environ deux milliards, en forme le bloc le plus identifiable. La Chine en est le premier contributeur, avec près d’un milliard de dollars sous-déclaré sur 2018-2023, logé pour une large part dans le financement de l’autoroute Ila-Touba par la China Exim Bank, un prêt préférentiel acheteur couvrant 85 % d’un coût total proche de 460 à 487 milliards de francs CFA. La France, à travers l’Agence française de développement, suit avec un écart estimé de 400 à 500 millions de dollars, adossé à des projets structurants comme le Train express régional. Le reste se disperse entre l’Inde, la Turquie, l’Italie, le Koweït et d’autres prêteurs de moindre taille.

La nature des créanciers pèsera lourd sur toute renégociation. La France relève du Club de Paris, cadre multilatéral éprouvé. La Chine, qui n’en est pas membre, impose des discussions directes ou le recours au Cadre commun du G20, plus lent et plus incertain. La structure même de la dette extérieure, où les créanciers privés et multilatéraux pèsent chacun autour de quarante pour cent, restreint d’autant la marge d’un réaménagement purement bilatéral.

Le mur du service de la dette

La contrainte de court terme est le remboursement, non le niveau d’encours. Le service de la dette est projeté autour de 5 500 milliards de francs CFA en 2026, soit l’équivalent de quelque neuf milliards de dollars, et le cumul 2026-2028 avoisine 14 870 milliards, environ 26 milliards de dollars. Fin septembre 2025, les charges financières mobilisaient déjà 22 % des recettes de l’État, une proportion appelée à croître. Le pic de 2026 coïncide avec le début de l’amortissement de l’eurobond de 2018, étalé sur trois exercices. Le besoin de refinancement annuel se situe autour de six mille milliards de francs CFA, dans un contexte où l’accès aux marchés internationaux reste fermé et où les taux domestiques ne refluent pas.

Les dégradations de notation amplifient l’étau. S&P a ramené la note à CCC+, Moody’s à Caa1, territoire spéculatif qui renchérit tout nouvel emprunt. La Banque mondiale a, dans ses dernières perspectives, abaissé la prévision de croissance pour 2026 à 2,2 %, contre 6,7 % attendus en 2025, sous l’effet conjugué de la révélation de la dette et du gel du financement du Fonds. La trajectoire de remboursement devient difficilement soutenable sans apports extérieurs concessionnels significatifs.

Pourquoi le robinet du Fonds est resté fermé plus d’un an ?

La suspension du programme de 1,8 milliard de dollars ne tient pas seulement à l’ampleur des sommes, mais à une procédure interne du Fonds que le grand public connaît mal. Lorsqu’un État a transmis des données erronées, le Fonds parle de « misreporting ». Dans ce cas, son conseil d’administration ne peut statuer qu’à partir d’un dossier décrivant précisément ce qui s’est passé, comment, et selon quelle méthode l’écart a été mis au jour. Cette description méthodologique n’est pas une formalité : elle conditionne la qualification du misreporting au regard de la politique du Fonds sur les déclarations erronées et les décaissements non conformes, qui distingue les degrés de gravité et les responsabilités. Tant que Dakar n’avait pas fourni cette reconstitution vérifiable, le conseil ne pouvait ni qualifier la défaillance ni se prononcer, et le caractère potentiellement non conforme (« noncomplying disbursement ») des décaissements passés gelait toute reprise des versements.

De là le caractère décisif d’un travail souvent réduit, dans le débat public, à une querelle de chiffres. Pendant de longs mois, les équipes sénégalaises et les experts du Fonds ont reconstitué et validé ligne à ligne les données de la dette, opération de réconciliation que l’audit Forvis Mazars a précisément servie. Une fois la méthode établie et les statistiques rétablies, restait à arrêter une matrice de mesures correctrices destinées à empêcher la récidive, base de retraite de l’écart d’un nouvel accord. Le conseil d’administration, réuni de manière informelle dès le 3 octobre 2025 puis reporté à plusieurs reprises, disposait alors de deux issues. Il pouvait accorder une dérogation au titre des décaissements non conformes effectués sur la base de fausses données, en contrepartie de ces mesures, ou en exiger le remboursement. Au début de 2026, le ministre des Finances Cheikh Diba indiquait que seules deux mesures préalables restaient à exécuter avant la clôture formelle du dossier.

Une crise devenue politique

Le débat budgétaire a fini par fracturer l’exécutif. Le Premier ministre Ousmane Sonko avait fait du refus de toute restructuration une ligne de principe, qualifiant l’hypothèse d’« infamie » et de reconnaissance déguisée de faillite. Le désaccord sur la gestion de la crise a culminé le 22 mai 2026 avec son limogeage par le président Bassirou Diomaye Faye et la dissolution du gouvernement, rupture spectaculaire entre deux alliés historiques. Ahmadou Al Amine Lo a été nommé à la primature. La mission technique du Fonds tenue à Dakar du 15 au 19 juin 2026 a rouvert les discussions sur un nouveau programme, sans annonce d’accord rapide, autour notamment de montages de type total return swap pour dégager des marges de trésorerie.

La position officielle continue de privilégier une gestion interne, mobilisation de recettes, rationalisation des dépenses, recours aux ressources gazières, plutôt qu’une restructuration formelle. Une part croissante des analystes juge pourtant un réaménagement ciblé, au moins sur la dette commerciale et les eurobonds, difficilement évitable à mesure que se referme la fenêtre de refinancement. Le pari sur les seules recettes d’hydrocarbures pour couvrir les échéances, recapitaliser des banques surexposées à l’État et refinancer les marchés relève de l’illusion arithmétique.

Le statut incertain du rapport Mazars

Le rapport du cabinet Forvis Mazars n’a pas été rendu public dans son intégralité. Ses conclusions ne sont connues que par recoupement. Il s’agit d’un inventaire préliminaire transmis au Fonds en juillet 2025, des chiffres repris dans le Document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle 2026-2028 et dans la Stratégie de gestion de la dette à moyen terme publiés par le ministère des Finances, ainsi que des fuites relayées par la presse sénégalaise. C’est de cet audit que proviennent les ratios de 111 % fin 2023 et 118,8 % fin 2024 pour l’administration centrale, ainsi que l’encours de 23 667 milliards de francs CFA. Toute citation de ce rapport doit donc préciser qu’elle s’appuie sur des documents dérivés, non sur le texte original, dont la validation finale par le Fonds était encore en cours à la fin de 2025.

Un précédent pour le continent

Le cas sénégalais déborde ses frontières. Il interroge la fiabilité des statistiques de dette transmises aux institutions multilatérales, et par ricochet la vigilance de ces dernières, plusieurs anciens cadres de Bretton Woods soutenant que le Fonds disposait d’indices qu’il n’a pas exploités à temps. Il rappelle qu’un endettement adossé à des actifs réels n’est pas une fraude au sens patrimonial. En revanche, l’opacité de son enregistrement suffit à déclencher une crise de confiance dont le coût se paie en points de croissance et en accès au crédit. La transparence budgétaire n’est pas une exigence comptable parmi d’autres : elle est la condition de la souveraineté économique réelle d’un État, par opposition à celle que proclament ses textes.

*Dr Chérif Salif Sy, est un consultant international, directeur du Forum du Tiers-monde ; secrétaire général de l’Association sénégalaise des économistes (ASE).

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