Sénégal : le non-ajustement des prix de l’énergie, une bombe budgétaire à retardement

Sénégal : le non-ajustement des prix de l’énergie, une bombe budgétaire à retardement

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En refusant d’ajuster les prix domestiques de l’énergie malgré un choc pétrolier durable, le Sénégal fait le choix d’un amortisseur social à court terme. Mais ce choix, rationnel politiquement, devient de plus en plus coûteux économiquement. A mesure que le baril se rapproche des 100 dollars, la facture budgétaire explose et réduit dangereusement les marges de manœuvre de l’État.

Un amortisseur social… au prix d’une dérive budgétaire

Dans un contexte de tensions géopolitiques au Moyen-Orient, le maintien de prix énergétiques administrés permet de contenir l’inflation et de préserver le pouvoir d’achat des ménages. Ce choix est d’autant plus compréhensible que l’énergie est un bien transversal, dont les effets se diffusent dans toute l’économie.

Mais cette politique revient à transférer le choc externe vers les finances publiques.

Les chiffres sont sans équivoque. Sur la base des hypothèses budgétaires récentes :

à un baril d’environ 64 dollars, les subventions énergétiques sont estimées à 250 milliards FCFA ;

à 77 dollars, elles atteignent déjà près de 408 milliards FCFA.

La relation implicite est claire : chaque hausse de 1 dollar du baril représente environ 12 milliards FCFA de charges supplémentaires pour l’État.

Dans ces conditions, un baril à 100 dollars ferait grimper les subventions à près de 680 milliards FCFA, soit un quasi-triplement par rapport au niveau initial.

Un effet ciseau sur les finances publiques

À ce niveau, le Sénégal fait face à un véritable effet ciseau budgétaire :

d’un côté, une explosion des dépenses de subvention ;

de l’autre, des recettes contraintes par le ralentissement économique.

Une enveloppe de l’ordre de 650 à 700 milliards FCFA représente un choc majeur :

elle équivaut à une part significative de l’investissement public annuel ;

elle accentue mécaniquement le déficit budgétaire, pouvant l’alourdir de 2 à 3 points de PIB en l’absence d’ajustement ;

elle accroît les besoins de financement dans un contexte déjà marqué par des conditions d’emprunt difficiles.

Surtout, cette dynamique produit un effet d’éviction : les ressources mobilisées pour financer les subventions ne peuvent plus être orientées vers les dépenses productives, notamment les infrastructures ou le soutien à l’activité.

Une stratégie économiquement intenable à moyen terme

Au-delà de la contrainte budgétaire, le non-ajustement des prix de l’énergie engendre des distorsions économiques importantes. En maintenant artificiellement bas les prix, l’État :

encourage la surconsommation d’énergie ;

retarde les ajustements nécessaires des agents économiques ;

subventionne davantage les ménages les plus aisés et les entreprises énergivores.

Cette politique affaiblit également la crédibilité macroéconomique du pays. Dans un contexte de dette élevée et de surveillance accrue des partenaires techniques et financiers, elle peut être perçue comme un signal de rigidité budgétaire, susceptible d’augmenter la prime de risque.

En réalité, le Sénégal ne supprime pas le coût du choc pétrolier : il le reporte dans le budget de l’État.

L’arbitrage est désormais clair :
soit un ajustement progressif des prix, accompagné de mesures ciblées de protection sociale, soit une dégradation accélérée des équilibres macroéconomiques.

Pr Amath Ndiaye
FASEG-UCAD

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