Tensions identitaires : voudrions-nous expérimenter ce que d’autres regrettent à jamais ?

Tensions identitaires : voudrions-nous expérimenter ce que d’autres regrettent à jamais ?

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Rwanda, Côte d’Ivoire, Nigeria, Allemagne nazie : tous ces pays ont basculé dans la violence après avoir banalisé les discours de haine et la stigmatisation identitaire. Dans cette tribune, Habib Léon Ndiaye lance un cri d’alerte sur les dérives observées au Sénégal depuis deux décennies. Entre instrumentalisation politique des identités, violences verbales sur les réseaux sociaux et tensions communautaires croissantes, le chroniqueur pose une question essentielle : le Sénégal, longtemps cité comme modèle de cohésion sociale en Afrique, serait-il en train d’emprunter une pente dangereuse ? Sans céder au catastrophisme, l’auteur appelle à une prise de conscience collective et propose trois leviers concrets pour préserver l’unité nationale. Car l’histoire enseigne une leçon implacable : aucun pays ne devrait se croire à l’abri d’une fracture identitaire. Une analyse lucide et nécessaire sur les fragilités de notre vivre-ensemble.

Au Rwanda, tout commença par des mots, une stigmatisation. Au Nigeria, par une exclusion. En Allemagne, par une propagande.
Je commence mon propos par dire que je n’écris pas pour accuser, ni pour pointer du doigt. Je ne veux jeter l’opprobre sur personne, ni livrer quiconque à la vindicte populaire.

Je ne me fais pas une fixation sur des individus, peu importe leur statut actuel ou passé.

Je veux plutôt donner un point de vue, alerter en ma qualité de citoyen. Je veux contribuer au débat public, de manière responsable, en m’éloignant des scories argumentatives qui veulent bien souvent nous enfermer dans des logiques binaires et clivantes.

Le mal, qu’il date d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Qu’il ait pour auteur Mademba ou Pierre, demeure toujours le mal et il le faut le combattre. La faute des uns ne saurait servir de prétexte aux autres. Sinon la vie ne serait qu’une succession d’attitudes vengeresses.

Mon propos vise donc le débat constructif, pas celui émotif. Il porte sur un problème sociétal qui prend racine : la question identitaire.

Notre pays, le Sénégal, a, toujours, été reconnu pour son équilibre social son hospitalité, sa capacité à transformer sa diversité en richesse. Notre République s’est construite sur le socle de l’unité, en agrégeant de manière intelligente ses diversités culturelles, religieuses et ethniques.

Nous avons pu, dans la diversité, bâtir et consolider progressivement une identité nationale commune, en tirant parti de nos liens multiformes et pluriels qui nous unissent par-delà nos appartenances singulières.

Nous sommes régulièrement cités comme modèle de stabilité et de cohésion sociale, dans une Afrique souvent livrée aux conflits et autres tensions sociopolitiques, sur fond identitaire.

Cette image nous la devons aux pères fondateurs de notre jeune République qui ont toujours veillé, non sans difficulté, au maintien des équilibres régionaux et à la coexistence pacifique entre les différentes composantes communautaires. Nous la devons aussi à nos chefs religieux et coutumiers, véritables régulateurs de nos interactions sociales. Nous la devons enfin à une école et à une administration républicaines qui ont toujours su valoriser le talent et mettre en avant la méritocratie, nonobstant les imperfections liées à tout système.

Pourtant, depuis quelques temps, le débat public sénégalais semble emprunter une pente dangereuse. On note la montée d’un discours marqué par les insultes, la stigmatisation identitaire et la tentation de catégoriser l’autre selon ses origines, son ethnie, ses choix politiques ou son appartenance communautaire.

Cette situation a été surtout observée ces deux dernières décennies. Elle s’est aggravée avec le développement des réseaux sociaux et autres plateformes digitales qui lui donnent une résonance grandissante.

Le pluralisme médiatique n’a pas fait que renforcer la démocratie. Il la fragilise et la fissure par moment.

Cette dérive n’est pas sans rappeler des expériences tragiques vécues ailleurs, en Afrique comme en Europe.

1- L’Afrique : rappel de quelques fractures identitaires

L’histoire du continent africain regorge de situations où la manipulation des identités a conduit à des drames humains et à des crises politiques structurelles.

Rétrospectivement, l’on pourrait soutenir que les tensions identitaires en Afrique sont, en partie, l’héritage de la balkanisation opérée lors de la conférence de Berlin (1884-1885).

Ce découpage arbitraire, aggravé par les politiques coloniales de division, a laissé aux États africains un fardeau lourd : celui de construire et de former, à l’intérieur de frontières imposées, une communauté de destin, une nation.

Ce pari ne pouvait être gagné d’avance quand on sait que les États, nés de ce découpage, étaient construits sur une juxtaposition d’identités multiples, souvent mises en compétition.

Dans certains, ce passif colonial s’est ajouté à des décisions politiques internes déconsolidantes pour la cohésion nationale.

Au Rwanda, par exemple, la construction artificielle d’oppositions entre Hutus et Tutsis a culminé en 1994, débouchant sur un génocide d’une ampleur inédite. Des milliers de victimes dénombrées en quelques mois.

Tout avait pourtant commencé par des discours, des catégorisations, une banalisation des insultes et, au final, un conditionnement haineux de la population.

Comme sus évoqué, la responsabilité de la puissance coloniale ne saurait être éludée, pour avoir largement contribué à alimenter l’antagonisme entre ces deux groupes, en créant et en entretenant, de manière artificielle, ce mythe destructeur de la supériorité et de la hiérarchisation entre ces deux communautés.

Dans l’ouest-africain, les cas de la Côte d’Ivoire et du Nigéria constituent des alertes assez édifiantes.

On se souvient qu’au tournant des années 2000, le concept d’« ivoirité » a fracturé le pays de la Lagune Ebrié.

En érigeant l’identité en critère d’appartenance nationale et de légitimité politique, on a ouvert la voie à un conflit ayant occasionné de profondes divisions et plusieurs années d’instabilité.

Tout porte à croire que le diable continue son œuvre maléfique, au vu des développements de la situation politique actuelle.

Quant au Nigéria, la fragilité du vivre-ensemble y est exacerbée, dans certaines contrées, par des tensions religieuses et ethniques instrumentalisées par des acteurs politiques et groupes extrémistes comme Boko Haram.

Par ailleurs, au lendemain de son indépendance, cette République fédérale a connu de 1967 à 1970, l’un des plus graves conflits de l’Afrique post-coloniale. Il s’agit de la guerre du Biafra, opposant la province sécessionniste éponyme au pouvoir fédéral nigérian. Ce conflit avait aussi de forts relents identitaires, avec une opposition marquée du groupe ethnique Ibo au pouvoir fédéral. On pourrait multiplier les cas…

Ces exemples montrent que nul pays n’est à l’abri du piège identitaire. Même les sociétés, historiquement réputées tolérantes, peuvent basculer lorsque les discours de division deviennent monnaie courante et gagnent les différentes sphères de l’espace public.

2.⁠ ⁠L’Europe, leçons d’un passé et d’un présent inquiétants

Si l’Afrique a payé un lourd tribut aux manipulations identitaires, l’Europe offre également des leçons édifiantes.

Dans l’Allemagne nazie, Adolf Hitler a bâti son projet politique sur la stigmatisation et la déshumanisation des Juifs et d’autres groupes minoritaires. L’antisémitisme : la haine ou le préjugé racial contre les juifs constitue, il faut le rappeler, la racine du mal, celle ayant fait germer la Shoah. Il représente le principe fondateur de l’idéologie nazie reposant sur la supériorité d’une identité et l’exclusion des autres. Nous en connaissons les effets dévastateurs sur la communauté juive.

D’un autre coté, la montée actuelle des extrêmes droites, dans plusieurs pays européens (France, Italie, Espagne, Royaume Uni.. ), la peur et la stigmatisation des migrants, souvent présentés comme une menace pour l’identité nationale, alimentent une résurgence des nationalismes radicaux. Cette dynamique fragilise la cohésion sociale et met en tension les valeurs mêmes de démocratie et du vivre-ensemble.

Ces deux réalités (Afrique- Europe) bien que séparées par des contextes historiques et sociologiques différents, démontrent une constante : l’instrumentalisation des identités et les dangers qui y sont associés.

De surcroît, quand l’identité devient un moyen d’ascension politique ou un levier de gouvernance publique, elle mène inéluctablement à la division et, trop souvent, à la violence.

3.⁠ ⁠Le cas sénégalais : une vigilance à accroître face à des signaux encore faibles et marginaux

Le Sénégal, malgré son histoire de tolérance, n’est pas totalement indemne des tensions identitaires.

Le conflit casamançais en est une illustration. Malgré la diversité des approches et théories développées sur la question, la revendication identitaire agit en trame de fond.

Aussi, même si ce conflit, vieux de plus de quatre décennies, n’a pas entraîné le pays dans une guerre civile, il nous rappelle que la question identitaire, lorsqu’elle n’est pas traitée avec responsabilité, peut dégénérer.

Aujourd’hui, et plus précisément depuis ces deux dernières décennies, les querelles politiques nourrissent des discours de stigmatisation : attaques personnelles fondées sur l’origine ethnique ou communautaire, caricatures des appartenances régionales, surenchères verbales dans les réseaux sociaux, violences langagières dans les débats publics.. la liste est longue.

La démocratisation du débat public, avec l’émergence des réseaux sociaux, des plateformes digitales, l’augmentation des télés privées et la recherche d’audience qui s’ensuit, fragilise, par moment, nos équilibres sociaux.

En lieu et place d’œuvrer à l’éveil de la conscience citoyenne, l’on assiste bien souvent à de véritables opérations de césure de notre tissu social et politique.

Ces signaux faibles ne doivent pas être banalisés. L’histoire montre que c’est ainsi, pas à pas, que se forgent les fractures irréparables. La compilation de dérives isolées forme un torrent destructeur.

Face à cette menace, la société sénégalaise – dirigeants politiques, leaders religieux, médias, société civile, jeunes – doit prendre la pleine mesure de ses responsabilités.

Nous ne devons pas rester impassibles, en pensant naïvement que cela ne peut arriver qu’aux autres. Que notre pays est béni. Que nos guides religieux et ancêtres ont psalmodié des versets ou fait des incantations qui nous tiendraient à l’abri de tout danger.

Je rappelle juste que les mains qui s’élèvent en signe de prières sont les mêmes qui aiguisent les machettes.

Sans prétendre à l’exhaustivité, trois leviers d’action me paraissent essentiels dans ce combat pour réformer nos attitudes et endiguer les vagues de la division.

1.⁠ ⁠Un discours politique responsable : nous devons nous accorder définitivement à bannir la manipulation des identités à des fins partisanes. Notre législation, de la Constitution aux différents dispositifs normatifs opératoires, est assez claire là-dessus.

De même, l’éthique de l’engagement doit toujours prendre le dessus sur l’arithmétique électorale.

À cet égard, les partis politiques devraient davantage renforcer la formation militante et mettre au cœur de l’action politique la préservation du vivre-ensemble et de l’intérêt général.

Nous ne pouvons sous-traiter à nos services de sécurité et à la justice le travail d’éducation politique à faire dans nos partis et autres instances citoyennes.

2.⁠ ⁠Un espace médiatique régulé : il l’est me diront certains. Je le sais. Nous disposons d’un code de la presse, d’un organe de régulation. Les journalistes ont, eux-mêmes, le tribunal des pairs…

Mais que constatons-nous au quotidien, si ce ne sont des dérives, les unes plus choquantes que les autres, bien souvent sous le regard impuissant des responsables du secteur ?

Par-delà les textes, l’éthique et la déontologie du métier doivent retrouver leur place dans les rédactions.

La formation en permanence des journalistes, tout comme le profilage responsable des invités et de ceux qui tiennent les antennes doivent être constamment améliorés. Quand la langue nous sert en partie d’outil de travail, elle ne devrait débiter que des paroles constructives et non cracher des braises qui consument.

En somme, il faut davantage encadrer et responsabiliser l’expression et la parole publiques, notamment sur les réseaux sociaux et les plateaux télés afin de prévenir la banalisation de la haine et de la stigmatisation.

3.⁠ Un renforcement de l’éducation citoyenne : les jeunes d’aujourd’hui seront les leaders et responsables politiques de demain. Ils grandissent dans un environnement numérique qui permet de stocker des données pendant plusieurs années.

Nous devons veiller à leur léguer un héritage, fait plus d’actifs que de passifs, sur notre démocratie et notre vivre-ensemble.

De même, nous devons veiller à ce que dans leur cursus scolaire, tout comme dans leur formation citoyenne, ils fassent de la diversité une richesse et de l’unité nationale le socle de toute stabilité.

En conclusion, notre pays a l’opportunité de tirer les leçons de l’histoire des autres peuples. Les tragédies et crises vécues en Afrique comme en Europe ne sont pas anciennes. Elles sonnent comme des avertissements et un rappel universels. Aucun pays ne devrait se croire à l’abri d’une dérive identitaire.

La question est alors simple : voudrions-nous expérimenter ce que d’autres regrettent amèrement ?

Ma réponse est évidemment Non. La vôtre aussi, je le pense ! Alors préservons l’unité nationale. Ce n’est pas une option. C’est une exigence vitale.

Notre avenir dépend de notre capacité à résister à la tentation identitaire et à maintenir ce qui fait notre singularité et notre charme depuis les indépendances : un vivre-ensemble qui s’élève au-dessus de nos différences.

Habib Léon NDIAYE

HLN

« Par engagement pour la République et par amour pour la patrie »

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