POURQUOI L’ÉTAT DOIT SÉPARER L’ÉCONOMIE DES FINANCES

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Regrouper l’Économie et les Finances sous une même autorité ministérielle est une pratique répandue, notamment en Afrique francophone. Cette fusion, qui semble de prime abord logique, finit souvent par enfermer son titulaire dans la gestion de l’urgence budgétaire.

Sa capacité à penser et agir sur le long terme, face aux crises structurelles, s’en trouve considérablement limitée. Pour redonner de l’ampleur à la vision d’avenir et permettre une réponse efficace aux défis majeurs, un découplage institutionnel s’impose, rendu nécessaire par le contexte mondial actuel.

RETROUVER UNE BOUSSOLE STRATÉGIQUE

Climat, numérique, tensions géopolitiques… Le monde traverse des transformations rapides et profondes qui bousculent nos repères. Plus que jamais, on attend des États qu’ils orientent, anticipent et construisent l’avenir. Pourtant, on observe dans de nombreux pays africains que la forte pression des urgences quotidiennes rend difficile le maintien constant d’une perspective stratégique.

La gestion budgétaire immédiate tend ainsi à absorber une part considérable de l’attention et des ressources, au détriment parfois de la projection à long terme.

L’une des racines du problème réside peut-être dans l’organisation même de l’État dans ces pays. Quand l’économique et le financier cohabitent au sein du même ministère, une subordination implicite s’installe : la stratégie se retrouve soumise aux impératifs comptables. Dans cette configuration, l’ambition économique manque d’espace pour s’exprimer pleinement. Faute d’un lieu institutionnel dédié, elle reste prisonnière du présent. Or, les enjeux actuels – climatiques, sociaux, industriels – exigent impérativement d’ouvrir l’horizon.

LE PIÈGE DU MINISTÈRE UNIQUE

Sur le papier, marier économie et finances paraît relever du bon sens. Mais l’expérience concrète montre autre chose.

Celui qui tient les cordons de la bourse est inévitablement absorbé par les urgences : arbitrages budgétaires incessants, tensions de trésorerie, impatience des partenaires financiers… Dans ce flux constant, la fonction stratégique, qui demande temps et recul, est souvent reléguée au second plan, voire absente des priorités ministérielles.

Le problème n’est pas tant lié aux personnes qu’à la mécanique institutionnelle. Une mécanique qui devient contre-productive lorsque les crises s’installent durablement – insécurité persistante, vulnérabilité climatique, dépendance économique, pauvreté de masse…

Ces défis structurels ne se règlent pas par des mesures palliatives à court terme. Ils demandent une transformation en profondeur, du temps, des choix structurants, une vision claire. Tant que le ministère responsable restera focalisé sur la soutenabilité budgétaire immédiate, il aura du mal à porter – ou même à entendre – cette exigence de long terme.

Le risque ? S’enfermer dans une gestion coûteuse des symptômes, sans jamais s’attaquer aux racines des problèmes. Et reproduire, sans fin, les mêmes réponses d’urgence à des crises devenues structurelles.

DES FUSIONS MINISTÉRIELLES SOUVENT CONTRE-PRODUCTIVES

Le couple économie-finances n’est pas la seule combinaison à poser problème. D’autres fusions ministérielles, souvent guidées par une volonté de rationalisation administrative, soulèvent des enjeux similaires.

En réalité, lorsque des logiques profondément distinctes – avec des objectifs et des temporalités différents – sont contraintes de cohabiter, c’est fréquemment la vision à long terme qui en pâtit.

Quelques exemples :

  • Industrie et Commerce : Construire une base industrielle nationale demande du temps et une approche stratégique. Placée sous le même toit que le Commerce, souvent axé sur la fluidité des échanges à court terme (parfois sous influence extérieure) et soumis aux pressions des acteurs commerciaux, cet objectif pourrait perdre de sa centralité.
  • Économie numérique et Communication : Développer des infrastructures numériques souveraines est un projet de longue haleine, stratégique. Sa temporalité est très différente de celle de la Communication, souvent rythmée par l’événementiel ou la promotion institutionnelle. Le risque est que le stratégique soit occulté par le conjoncturel.

Dans ces cas, la fusion administrative peut engendrer une dilution stratégique. L’action de l’État devient moins lisible, moins cohérente, et sa capacité à conduire des transformations profondes est affaiblie.

REDONNER TOUTE SA PLACE À LA STRATÉGIE

Repenser ces architectures n’est pas une question bureaucratique, c’est redonner sa juste place à la stratégie. Non pas contre les finances, mais à leurs côtés, dans un rapport équilibré. Il s’agit de permettre un dialogue structuré entre la logique financière et l’ambition de transformation nationale.

Concrètement, cela suppose :

  • La création d’un pôle ministériel dédié à la Stratégie et à la Prospective : Qu’on l’appelle Économie, Plan ou Prospective, l’essentiel est qu’il soit autonome, avec un mandat clair : penser le long terme, coordonner les politiques sectorielles structurantes, et piloter les réponses aux défis chroniques (climat, diversification, pauvreté…).
  • Le renforcement de ses capacités réelles : Des équipes compétentes, un accès aux données stratégiques, des outils d’analyse et d’anticipation, et un poids politique suffisant au sein de l’appareil d’État.
  • Une révision des modalités de dialogue avec les partenaires financiers : Les stratégies nationales doivent redevenir le cadre de référence premier, et non une simple annexe aux programmes de stabilisation financière.

CHOISIR L’AVENIR

Un État stratège ne se définit pas seulement par sa capacité à gérer l’urgence. Il se reconnaît avant tout à sa faculté de penser l’avenir et de le rendre possible et désirable pour ses citoyens. Cela demande le courage d’arbitrer lucidement entre les impératifs du présent, les contraintes financières et les nécessités structurelles de demain.

Ce débat n’est pas théorique. Il trouve une résonance particulière dans des contextes comme celui du Mali – ou d’autres pays où sécurité, développement et gouvernance sont étroitement liés. Quand les pressions s’intensifient, penser le long terme n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale. Encore faut-il que la structure de l’État le permette.

Créer cet espace institutionnel dédié à la vision stratégique – en dialogue constant, mais non subordonné aux finances publiques – pourrait être une des clés pour refonder l’action publique. Ce n’est pas une complexité administrative supplémentaire, mais une réponse pragmatique à la complexité croissante du monde.

Car au fond, au-delà des organigrammes, ce qui importe, c’est la clarté des missions et la capacité des institutions à servir durablement les ambitions nationales. Offrir à la stratégie un véritable espace, un poids réel et une écoute attentive, c’est offrir aux citoyens une meilleure chance de voir leurs aspirations pérennes prises en compte.

Mohamed HOUNA
Cadre de banque à la retraite

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