LECTURE EXHAUSTIVE D’UNE INTERVIEW CLE
À la suite de la publication de son livre L’Afrique au cœur et aux nombreuses sollicitations mondiales, l’ancien Président du Sénégal, Macky Sall, dévoile dans une interview exclusive les fondations de son leadership : de l’éthique Peule (le Pulaago ) qui a nourri sa résilience face à la trahison politique, à la stratégie implacable qui a fait entrer l’Union Africaine dans le G20. Cet article décrypte la philosophie d’un homme qui a transformé un “diktat civilisationnel” en exigence de respect, et dont l’horizon se dessine désormais au sommet des Nations Unies. C’est le manifeste d’un continent qui refuse de venir au banquet de l’universel les mains vides.
Introduction : Contexte, problématique et axes d’analyse
Le départ de Macky Sall de la Présidence de la République du Sénégal, en mars 2024, n’a pas sonné comme une fin politique. Il a ouvert une nouvelle phase d’influence, marquée par la publication de son ouvrage L’Afrique au cœur et par une interview fleuve accordée à H5 Motivation.
Dans cet entretien, l’ancien chef d’État revient sur son parcours et expose sa vision : comment un leader africain peut passer du terrain national à la scène mondiale en incarnant la souveraineté d’un continent.
Au-delà du témoignage, il s’agit d’un document de doctrine politique. Macky Sall y relie son identité sociale, son éthique héritée du Pulaagu, son parcours d’ingénieur-géologue, ses combats politiques et ses positions internationales. On y lit un fil directeur : transformer les épreuves personnelles et les enjeux nationaux en ressources pour la construction d’un ordre mondial plus équilibré.
D’où la problématique qui guide cette analyse : comment le passage de l’ingénieur au chef d’État, puis au porte-parole du Sud global, éclaire-t-il les conditions de la souveraineté africaine et d’un multilatéralisme polycentrique ?
Pour y répondre, sept axes seront explorés : (I) les racines du leadership, (II) la philosophie de l’action, (III) le combat politique et la résilience, (IV) la souveraineté culturelle, (V) le leadership mondial et les inégalités globales, (VI) l’héritage pour la jeunesse et (VII) les enjeux de la candidature de Macky Sall à l’ONU.
I. Les racines du leadership : identité, formation et éthique du Pulaagu
1. Identité sociale et socle moral
Dans son récit autobiographique, Macky Sall insiste sur la modestie de ses origines et sur l’ancrage peul de sa famille. Il met en avant le Pulaago, ce code d’honneur qui valorise le courage, la dignité et la persévérance. Loin d’être une simple référence folklorique, ce système de valeurs a, selon lui, forgé sa résilience dans les moments de solitude et de trahison politique. Ici, l’analyse rejoint ce que Paul Ricœur appelle la tension entre éthique de conviction et éthique de responsabilité : la première lui vient des valeurs héritées, la seconde s’impose dans l’exercice concret du pouvoir. Macky Sall, en mobilisant le Pulaagu, ne parle pas seulement d’identité culturelle, mais d’un véritable capital moral structurant son rapport à la politique.
2. Le parcours académique et professionnel : l’ingénieur-géologue
Sa trajectoire académique et professionnelle illustre le passage d’un univers technique à l’univers politique. Ingénieur-géologue, formé à l’Université Cheikh Anta Diop puis à Paris, Macky Sall revendique une identité façonnée par les sciences dures. Ce profil marque ce que Max Weber décrivait comme la rationalité instrumentale : une logique d’efficacité, de méthode et de rigueur, transposée ensuite dans l’action publique. L’image du géologue qui explore le sous-sol pour en révéler les richesses prend une valeur symbolique : gouverner, pour lui, c’est aussi faire surgir les ressources enfouies de la nation.
3. Les motivations de l’engagement
Entré en politique active aux côtés d’Abdoulaye Wade, Macky Sall n’est pas un militant issu des cercles juridiques, mais un technicien venu apporter une expertise. Cette singularité explique son ascension rapide dans un parti où la compétence technique manquait. Mais cette trajectoire traduit également une vision spécifique de l’action politique : non pas seulement gérer le présent, mais ordonner les priorités, structurer les politiques, bâtir des programmes. Ici, sa démarche rejoint ce que Hannah Arendt distinguait entre le travail, l’œuvre et l’action : l’ingénieur construit (œuvre), mais l’homme politique agit pour transformer le monde commun. Chez Macky Sall, l’un nourrit l’autre.
Ainsi, ses racines sociales, son socle moral du Pulaagu et sa formation scientifique composent un triptyque fondateur : un éthos de dignité, une méthode de rigueur, et une volonté d’action. Ce sont ces éléments qui permettront à l’ingénieur-géologue de se transformer en homme d’État, capable de placer le cœur humain au centre d’une politique d’infrastructures et de filets sociaux.
II. Le leadership national : de la technique au cœur (la philosophie de l’action)
1. L’anecdote fondatrice : le rôle de l’homme de cœur
Dans son entretien, Macky Sall relate un épisode décisif de son mandat : l’électrification d’un village de Kédougou où, au moment précis où jaillit la lumière, un enfant pousse un cri de joie. Cet instant, confie-t-il, a transformé sa compréhension du pouvoir. Gouverner, ce n’est pas seulement ériger des infrastructures ou aligner des chiffres ; c’est donner du bonheur concret aux populations à travers l’accès à des biens aussi essentiels que l’eau et l’électricité.
Ce récit illustre un basculement de la gouvernance purement technicienne vers une gouvernance centrée sur l’humain. L’épisode trouve un écho dans l’éthique de responsabilité formulée par Paul Ricœur : l’homme d’État n’est pas jugé seulement sur son efficacité instrumentale, mais sur sa capacité à assumer les conséquences humaines de ses choix. En ce sens, Macky Sall déplace le centre de gravité de l’action publique de la rationalité instrumentale (Weber) vers une logique de dignité et d’émotion partagée.
2. La protection sociale : les filets sociaux comme arme contre les inégalités sociales
Au-delà des infrastructures, Macky Sall met en avant une politique de protection sociale structurée : bourses de sécurité familiale, gratuité des soins pour les enfants et les personnes âgées, couverture maladie universelle. Entre 2012 et 2024, le taux de couverture maladie est passé de 20 % à près de 60 %, réduisant la part des ménages contraints de renoncer aux soins pour raisons financières.
Cette orientation s’inscrit dans une philosophie redistributive qui rappelle la théorie de la justice de John Rawls. Selon ce principe, les inégalités ne sont acceptables que si elles améliorent la condition des plus vulnérables. En inscrivant ces dispositifs dans le Plan Sénégal Émergent (PSE), Macky Sall a tenté de consolider un embryon d’État-providence africain, où la redistribution n’est pas une faveur mais un droit.
Nous le constatons, le leadership national de Macky Sall se caractérise par une double inflexion : faire de la technique un instrument au service de l’émotion humaine et inscrire la justice distributive au cœur de l’action publique. Cette philosophie de l’action ouvre la voie pour comprendre son rapport au combat politique : fait de trahisons, de résilience et de vitalité démocratique, thème central de la Partie III.
III. Le combat politique : trahison, résilience et vitalité démocratique
1. La trahison et la solitude du leader
Dans son entretien, Macky Sall revient sur une période charnière de sa carrière, celle de son éviction de l’Assemblée nationale et la création de l’Alliance pour la République (APR). L’ancien Premier Ministre raconte la solitude qui s’est abattue sur lui au moment où il a quitté le parti au pouvoir. « Quand vous êtes en disgrâce, dit-il, les gens vous fuient. Dans les salons d’aéroport, ils préfèrent aller boire un café à côté plutôt que de rester à vos côtés.» Ces anecdotes, presque triviales, révèlent une réalité universelle de la vie politique : l’isolement de l’homme rejeté par son propre camp.
Ce moment de rupture met en lumière l’importance des valeurs héritées – le courage, l’honneur, la dignité- que Macky Sall associe au Poulagou. Loin de céder à la revanche, il choisit de transformer l’épreuve en tremplin, assumant sa décision de créer un nouveau parti sans garantie de succès. Ici, l’analyse ricœurienne de l’ « éthique de conviction » et de l’« éthique de responsabilité » est éclairante : le leader, tout en restant fidèle à ses convictions, doit aussi mesurer les conséquences de ses choix dans le temps long.
2. La résilience comme compétence politique
La création de l’APR illustre la capacité de résilience de Macky Sall. Rejeté par les siens, contesté par l’opposition, réduit à voyager avec un simple passeport ordinaire, il persiste. Le récit de ce dénuement symbolique- celui d’un ancien Premier Ministre accueilli par la police espagnole comme un « simple citoyen » – marque l’imaginaire politique. Il traduit une forme d’humiliation publique qui, paradoxalement, a renforcé sa détermination.
Cette résilience s’inscrit dans une rationalité instrumentale (Weber) : construire méthodiquement les bases d’un nouveau parti, multiplier les comités locaux, travailler nuit et jour. Mais elle va au-delà de la logique technique, en puisant dans une force morale qui relève de l’éthique du Pulaagu. L’endurance dans l’épreuve, la discipline et le refus de céder à la haine deviennent des compétences politiques essentielles.
3. La victoire et la vitalité démocratique
Le récit de la victoire de 2012 confirme cette articulation entre conviction et responsabilité. Macky Sall rappelle le geste du Président sortant Abdoulaye Wade qui, par téléphone, le félicite de sa victoire devant le Représentant résident de l’Union européenne. Cet échange, empreint de civilité républicaine, illustre ce que l’on pourrait appeler une « vitalité démocratique sénégalaise » : la reconnaissance pacifique du verdict des urnes.
Ce moment s’inscrit dans une longue tradition sénégalaise de transitions pacifiques, qui distingue le pays dans un contexte régional souvent marqué par les contestations violentes. Sur le plan théorique, cette expérience confirme que la démocratie n’est pas seulement un cadre institutionnel, mais une culture politique vivante, où l’alternance pacifique fonde la légitimité de l’État. Elle résonne avec la perspective rawlsienne : les institutions démocratiques ne valent que si elles permettent aux citoyens d’exercer équitablement leurs droits et libertés, dans un climat de confiance réciproque.
Ainsi, le combat politique de Macky Sall- fait de trahisons surmontées, de résilience éprouvée et de victoire démocratique- illustre-t-il une philosophie de l’action nourrie par l’expérience de l’adversité. Mais il s’inscrit aussi dans un horizon plus large : celui de la souveraineté culturelle et de la lutte contre le diktat civilisationnel.
IV. Le refus du diktat civilisationnel et l’affirmation de la souveraineté culturelle
1. Le refus de l’injonction externe
Dans son entretien, Macky Sall revient sur un épisode marquant : sa réponse à Barack Obama, en 2013, à propos de la dépénalisation de l’homosexualité. Devant la presse internationale, il déclare que le Sénégal n’était pas prêt à modifier sa législation et qu’il fallait respecter le rythme propre de chaque société. Cette position n’était pas un refus des droits humains universels, mais une réaffirmation de l’autodétermination culturelle.
À travers cet acte, il illustre ce que Samir Amin et Theotonio Dos Santos nomment la théorie de la dépendance : les rapports Nord-Sud ne sont pas neutres, ils s’inscrivent dans une structure d’asymétries où les pays du Sud sont sommés d’adopter des valeurs imposées. Refuser cette injonction, c’est donc affirmer la souveraineté des peuples à définir leurs propres normes.
2. La négritude économique et la dignité
Macky Sall ne limite pas cette résistance au seul terrain sociétal. Il l’étend au champ économique et politique, en affirmant que « l’Afrique ne vient pas au banquet de l’universel les mains vides ». Cette formule, héritée de Senghor et de la Négritude, résonne comme une proclamation de dignité. L’Afrique apporte sa démographie, ses ressources naturelles, sa culture, et donc sa légitimité à participer pleinement au concert des nations.
Cette posture rejoint l’idée d’un multilatéralisme polycentrique, qui s’oppose au multilatéralisme hégémonique. L’Afrique n’y apparaît plus comme une périphérie dépendante, mais comme un pôle de civilisation à part entière. En termes ricœuriens, Macky Sall conjugue ici éthique de conviction (la fidélité aux valeurs civilisationnelles) et éthique de responsabilité (la nécessité de coopérer dans un monde interdépendant).
3. Les symboles d’un choix de société
L’entretien met en lumière plusieurs choix symboliques qui incarnent cette souveraineté culturelle. Le refus d’un islam rigoriste importé au détriment de l’islam du juste milieu pratiqué au Sénégal en est un. De même, la mise en avant de la Négritude rappelle que l’Afrique est d’abord une civilisation productrice de valeurs, et non un simple réceptacle de normes venues d’ailleurs. Ces positions s’inscrivent dans une stratégie de différenciation identitaire : assumer son héritage pour dialoguer d’égal à égal avec les autres blocs civilisationnels.
Il est important de noter que le refus du diktat civilisationnel n’est pas une posture de fermeture. Il prépare au contraire l’ouverture vers un multilatéralisme réformé, où l’Afrique revendique une place juste et proportionnelle à son poids. C’est ce passage, du refus d’une domination à l’affirmation d’un rôle d’acteur global, qui conduit à la réflexion sur le leadership mondial et la lutte contre les inégalités globales.
V. Le leadership mondial et la lutte contre les inégalités globales
1. La conquête du G20 et la réforme de l’ONU
Macky Sall revendique avec force le rôle qu’il a joué dans l’admission de l’Union africaine comme membre du G20, rappelant que l’Afrique représente 1,4 milliard d’habitants et 54 États. Pour lui, il était « injustifiable » que le continent soit absent d’une instance où l’Union européenne dispose d’un siège. Ce plaidoyer traduit le passage d’un multilatéralisme hégémonique à un multilatéralisme polycentrique, où l’Afrique devient un acteur incontournable.
À la lumière de John Rawls et de sa théorie de la justice distributive, cette revendication peut être lue comme l’exigence d’une équité institutionnelle : les inégalités de représentation ne sont acceptables que si elles servent aussi les plus faibles. En exigeant un siège africain permanent au Conseil de sécurité, Macky Sall défend une répartition plus juste du pouvoir normatif mondial.
2. Le rôle dans la crise ukrainienne : indépendance morale du Sud global
Lors du conflit en Ukraine, Macky Sall rappelle qu’il a été le premier chef d’État africain à se rendre en Russie pour plaider la libération des flux de blé et d’engrais, essentiels à la sécurité alimentaire africaine. Ce geste, loin de tout alignement idéologique, relève d’une éthique de responsabilité (Paul Ricœur) : choisir la voie la moins coûteuse pour les populations africaines plutôt que s’enfermer dans des logiques de blocs.
Ce positionnement illustre l’indépendance morale du Sud Global, capable de privilégier le bien-être des peuples à la logique de puissance. Macky Sall souligne : « Nous avons voulu montrer que l’Afrique pouvait être un acteur de paix. »
3. La dénonciation du piège de la dette : vers une réforme financière internationale
L’ancien président dénonce le système financier international dominé par les institutions de Bretton Woods et les agences de notation « toutes américaines », qui classent l’Afrique comme « zone à risque ». Résultat : « nous nous endettons cinq à dix fois plus cher », dit-il. Cette critique rejoint la théorie de la dépendance (Samir Amin, Dos Santos) : les périphéries sont condamnées à financer leur développement à des conditions structurellement désavantageuses.
D’où l’appel de Macky Sall à une réforme profonde, notamment par la création d’une agence panafricaine de notation. Ici, il s’agit d’inverser le rapport de force : sortir du statut d’objet de charité pour devenir sujet de régulation.
4. L’injustice climatique : responsabilité partagée et exigence d’équité
Macky Sall rappelle un paradoxe criant : « L’Afrique n’est responsable que de 4 % des émissions mondiales, mais subit de plein fouet les effets du réchauffement. » Cette inégalité écologique illustre ce que certains chercheurs appellent le « double fardeau » : être marginal dans la cause et central dans les conséquences.
Dans une perspective rawlsienne, il s’agit d’un manquement au principe d’équité intergénérationnelle. Les pays industrialisés, principaux émetteurs, doivent financer l’adaptation et la résilience du Sud. Macky Sall transforme ici une vulnérabilité en levier diplomatique, exigeant que le climat soit traité non comme une faveur mais comme un droit.
5. La transition numérique : un nouveau champ de souveraineté
Enfin, Macky Sall met en avant l’importance du numérique comme nouvelle frontière du développement. Avec la jeunesse africaine appelée à représenter 2,5 milliards d’habitants en 2050, l’accès aux STEM et à l’intelligence artificielle devient une condition de souveraineté. Cette ambition s’inscrit dans la continuité des réflexions de Senghor sur le « banquet de l’universel » : l’Afrique doit venir avec ses propres contributions, non en simple consommatrice des technologies du Nord.
La transition numérique, combinée à la transition écologique, constitue une double révolution qui redéfinit la place de l’Afrique dans l’économie mondiale. Elle engage à la fois une lutte contre les inégalités technologiques et une anticipation des transformations du travail.
Ainsi, le leadership mondial de Macky Sall se décline en cinq combats : l’équité institutionnelle, la médiation géopolitique, la justice financière, l’équité écologique et la souveraineté numérique. Ces batailles dessinent un nouveau rôle pour l’Afrique : non plus objet de la gouvernance mondiale, mais sujet actif de son redéploiement. Cette vision prépare le terrain de la réflexion sur l’héritage destiné à la jeunesse et sur l’horizon des Nations unies.
VI. L’héritage pour la jeunesse
1. La jeunesse comme “variable de la réussite”
Dans son entretien, Macky Sall rappelle avec insistance : « La variable de la réussite, c’est notre jeunesse ». Cette formule n’est pas anodine. Elle traduit une conviction profonde : le destin de l’Afrique ne se jouera ni seulement dans les chancelleries diplomatiques, ni dans les instances financières, mais dans la capacité de ses sociétés à valoriser leur dividende démographique. L’héritage qu’il laisse est donc une vision, celle d’un continent où la jeunesse représente non pas un risque mais une opportunité, à condition d’investir dans son éducation, sa santé et son emploi. Cette perspective s’inscrit dans la logique des théories du dividende démographique, qui voient dans l’équilibre entre croissance de la population active et investissements sociaux le levier majeur de développement au XXIᵉ siècle.
2. Former aux savoirs du XXIᵉ siècle
Macky Sall insiste sur la nécessité de préparer les jeunes Africains aux métiers de demain : sciences, technologies, ingénierie, mathématiques et intelligence artificielle. Cette orientation, dit-il, est la clé pour « briser le plafond technologique qui maintient l’Afrique en position périphérique ». Ce message s’articule à la critique du multilatéralisme hégémonique, encore marqué par une dépendance technologique vis-à-vis des puissances du Nord. Pour l’ancien président, la jeunesse africaine doit être équipée non seulement de compétences techniques, mais aussi d’un esprit d’innovation qui l’affranchisse de la reproduction des modèles importés. L’éducation devient ainsi un instrument de souveraineté.
3. Une éthique du courage et de la persévérance
Dans l’interview, Macky Sall mobilise une référence symbolique forte : le « dem ba jeex », c’est-à-dire aller jusqu’au bout, coûte que coûte. Ce terme, emprunté au vécu collectif des Lions de 2002, devient une métaphore politique et sociale : l’Afrique ne peut progresser qu’en cultivant la persévérance et la rigueur. Ici, on retrouve l’idée de l’éthique de la responsabilité développée par Paul Ricœur : agir non seulement par conviction, mais aussi en assumant les conséquences concrètes de ses choix. Pour la jeunesse, cette leçon est un appel à résister aux facilités du populisme et à choisir l’effort patient comme voie de transformation.
4. L’héritage d’une gouvernance sociale
L’un des aspects marquants du legs de Macky Sall réside dans l’extension des filets sociaux : couverture maladie universelle, bourses de sécurité familiale, gratuité de certains soins. Ces mesures, rappelées dans l’entretien, illustrent une volonté politique d’ancrer la justice sociale au cœur de l’action publique. Pour la jeunesse, cela signifie un accès élargi aux droits sociaux, qui constitue une première étape vers un État-providence africain. Cette approche rejoint la réflexion de John Rawls sur la justice distributive : les inégalités ne sont tolérables que si elles améliorent la situation des plus vulnérables. En ce sens, l’héritage de Macky Sall est autant institutionnel que philosophique, car il trace les contours d’une solidarité intergénérationnelle.
5. Une citoyenneté ouverte et responsable
Enfin, Macky Sall interpelle la jeunesse sur sa responsabilité politique et morale. Refusant la logique de la revanche et du ressentiment, il affirme que la jeunesse doit porter une Afrique « digne et respectée », consciente de ses droits mais aussi de ses devoirs. Cette vision convoque implicitement la philosophie politique de la responsabilité civique, selon laquelle la liberté n’est pas seulement un privilège individuel, mais un engagement collectif envers la communauté politique. Dans ce cadre, l’héritage de Macky Sall dépasse les infrastructures ou les réformes pour s’ancrer dans une pédagogie citoyenne destinée à forger des générations aptes à gouverner autrement.
VII. Les enjeux de la candidature de Macky Sall à l’ONU
1. Rayonnement et continuité diplomatique pour le Sénégal
La candidature potentielle de Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations unies représente d’abord une opportunité de rayonnement inédit pour le Sénégal. Dans son entretien, il rappelle que « l’Afrique doit parler d’une voix forte et crédible dans le concert des nations ». Le Sénégal, par son histoire diplomatique et son rôle de médiateur dans plusieurs crises régionales, s’est déjà forgé une réputation de pays stable et engagé pour la paix. La présence de Macky Sall à l’ONU prolongerait cette tradition, en assurant une continuité diplomatique : celle d’un État africain capable de porter des causes universelles tout en restant fidèle à ses racines. Dans cette perspective, le Sénégal deviendrait une plateforme d’influence, consolidant son statut de laboratoire démocratique et de médiation pacifique.
2. Un porte-voix expérimenté et crédible pour l’Afrique
La dimension continentale de cette candidature est centrale. Macky Sall, fort de son expérience à la tête de l’Union africaine et de la CEDEAO, a incarné un leadership qui dépasse les frontières nationales. Son rôle dans l’obtention du siège de l’Union africaine au G20, ou encore sa médiation dans la crise ukrainienne pour sécuriser les exportations de blé, sont des actes qui renforcent sa crédibilité internationale. Pour l’Afrique, sa candidature porterait un double message : l’exigence d’une gouvernance mondiale plus équitable, et la capacité des leaders africains à proposer des solutions globales. Dans une perspective théorique, cela s’inscrit dans la dynamique du multilatéralisme polycentrique, où l’Afrique cesse d’être un simple objet d’assistance pour devenir un acteur incontournable de la régulation mondiale.
3. Un profil singulier au carrefour des continents
Macky Sall incarne également un profil unique : ingénieur de formation, homme politique aguerri, médiateur international reconnu. Dans l’entretien, il insiste sur le fait que « l’Afrique ne vient pas au banquet de l’universel les mains vides ». Cette posture traduit la conviction qu’il apporte non seulement une voix africaine, mais aussi une expérience singulière à la croisée de plusieurs mondes. Francophone et parfaitement inséré dans les réseaux internationaux anglophones, musulman dans un pays laïc, africain mais reconnu dans les arènes mondiales, il incarne un carrefour des identités et des expériences. Cette dimension personnelle peut devenir un atout géopolitique : la capacité à faire le pont entre des blocs souvent antagonistes (Ouest, BRICS, Sud Global) et à privilégier une diplomatie du dialogue.
Ainsi, la candidature de Macky Sall à l’ONU n’est pas seulement une ambition personnelle : elle concentre des enjeux stratégiques pour le Sénégal, l’Afrique et le système international. En prolongeant son parcours de la résilience nationale au leadership continental, elle pourrait offrir au monde une figure de consensus capable de porter les réformes nécessaires à une gouvernance mondiale plus juste et équilibrée.
Conclusion
L’interview de Macky Sall, croisée à son ouvrage L’Afrique au cœur, apparaît comme un manifeste d’une souveraineté africaine en construction. Elle trace le parcours d’un homme qui, de l’ingénieur-géologue au médiateur international, a déplacé les frontières de la politique africaine. Son héritage repose sur trois dimensions : l’ancrage dans une éthique enracinée mais ouverte, la capacité à inscrire l’Afrique dans un multilatéralisme polycentrique, et l’ambition d’un avenir où la jeunesse et le numérique deviennent les leviers de la dignité collective.
La perspective de sa candidature au poste de Secrétaire général de l’ONU n’est donc pas un hasard, mais l’aboutissement logique d’un chemin jalonné de combats pour la justice distributive, la souveraineté culturelle et la dignité des peuples. Elle offrirait au Sénégal un rayonnement inédit, à l’Afrique une voix crédible, et au monde un médiateur capable de dépasser les fractures entre blocs antagonistes.
Bien sûr, certains esprits chagrins chercheront à relativiser, à saboter ou à caricaturer cette ambition, au nom de querelles partisanes ou de ressentiments personnels. Mais ces voix discordantes ressemblent moins à des gardiens vigilants qu’à des corbeaux croassant à la marge de l’Histoire. Or, comme l’a écrit l’écrivain, dramaturge et ancien Président tchèque Vaclav Havel (1936-2011) : « l ‘espoir est un état d’esprit (…) C’est une orientation de l’esprit et du cœur (…) Ce n’est pas la conviction qu’une chose aura une issue favorable, mais la certitude que cette chose a une sens, quoi qu’il advienne »
C’est ce sens que Macky Sall prétend porter : celui d’une Afrique debout, architecte de son destin, participant à l’écriture d’un nouvel ordre mondial plus juste.
Mamadou Bassirou KEBE,Président de LIGGEY SUNU REW

